19

 

 

La peur ne m’a pas quittée de tout le trajet, qui a duré deux longs jours entiers. Peur qu’on ne m’arrête et qu’on ne me croie pas, si j’affirmais que je conduisais cette super bagnole avec l’autorisation de sa propriétaire. Peur que Frannie ne revienne sur sa décision et dise à la police que j’avais volé sa voiture. Peur d’avoir un accident et de devoir refiler toutes mes économies à Quinn pour dédommager sa sœur.

Frannie possédait une vieille Mustang rouge, un engin de toute beauté, un vrai bonheur à conduire. Personne ne m’a arrêtée, et le temps a été superbe de bout en bout. J’avais cru que ça me ferait un petit circuit touristique, ce voyage de retour, comme une vue en coupe de l’Amérique, mais tous les paysages se ressemblaient, vus de l’autoroute. Je me disais que, dans tous ces bleds, là, de chaque côté, il y avait un autre Chez Merlotte et peut-être une autre Sookie.

Je n’ai pas bien dormi, pendant le voyage. Soit parce que je rêvais que le sol bougeait sous mes pieds et que je revivais cet horrible épisode où on avait basculé dans le vide avec Éric. Soit parce que je revoyais Pam brûler. Soit parce que me revenaient d’autres trucs que j’avais vus ou faits, pendant ces longues heures passées à crapahuter à travers les décombres, à la recherche d’éventuels survivants.

Quand, après une semaine d’absence, j’ai enfin quitté la route principale pour tourner dans mon allée, mon cœur s’est mis à cogner dans ma poitrine comme si la maison m’attendait. Amélia était assise sur la véranda, un long ruban bleu à la main. À ses pieds, Bob essayait de l’attraper à petits coups de patte agacés. Ma coloc a levé la tête en entendant la voiture et a bondi sur ses pieds quand elle m’a reconnue derrière le volant. Je n’ai pas fait le tour pour me garer dans la cour, derrière la maison. Je me suis arrêtée juste devant les marches et j’ai sauté hors de la Mustang. Amélia m’a serrée dans ses bras à m’étouffer en criant :

— Tu es rentrée ! Oh ! Dieu soit loué, tu es rentrée !

On dansait, on sautait comme des cabris, grisées par le simple bonheur de se retrouver.

— Tu étais sur la liste des rescapés, dans le journal, m’a-t-elle annoncé. Mais, le lendemain de la catastrophe, tu étais introuvable. Jusqu’à ce que tu appelles, j’ai vraiment flippé.

— C’est une longue histoire, ai-je soupiré. Une très, très longue histoire.

— Et tu vas me la raconter ?

— Dans quelques jours, peut-être.

— Tu as des trucs à sortir de la voiture ?

— Même pas une petite culotte. Tout est parti en fumée avec l’hôtel.

— Oh, non ! Tes belles fringues toutes neuves !

— Enfin, j’ai mon permis de conduire, ma carte bancaire et mon portable – quoique la batterie soit à plat et que je n’aie plus le chargeur.

— Et une nouvelle voiture...

— Un emprunt.

— Je ne crois pas que j’aie un seul ami qui me prêterait une bagnole aussi chouette.

— Une laide, alors ?

Elle s’est marrée.

— Tu ne devineras jamais, a-t-elle embrayé avec un air de connivence. Tes amis se sont mariés !

Je me suis figée.

— Quels amis ?

Il ne pouvait sûrement pas s’agir des Bellefleur. Ils n’avaient quand même pas changé encore une fois la date !

— Oh ! Je n’aurais pas dû dire ça, a-t-elle repris précipitamment, l’air coupable. Tiens ! Quand on parle du loup !

Une voiture venait de se garer juste à côté de la Mustang.

— Je t’ai vue passer devant la boutique, m’a lancé Nikkie, à peine sortie de la voiture. J’ai bien failli ne pas te reconnaître dans ce joli petit bolide.

— On me l’a prêté, me suis-je empressée de préciser, en réponse à son regard inquisiteur.

— Ne me dis pas que tu as vendu la mèche, Amélia Broadway ! s’est-elle subitement écriée, en surprenant l’air contrit de ma coloc.

— Non, non. J’ai failli le lui annoncer, mais je me suis retenue à temps.

— M’annoncer quoi ?

— Oh ! Sookie, tu vas me prendre pour une folle ! s’est exclamée Nikkie.

J’ai senti mes sourcils se froncer malgré moi.

— Pendant que tu étais partie, a-t-elle aussitôt enchaîné, les choses se sont imbriquées toutes seules, comme par enchantement, comme si j’avais toujours su que ça devait arriver, tu vois ?

J’ai secoué la tête. Non, je ne voyais pas.

— JB et moi, on s’est mariés ! s’est-elle écriée, anxiété, espoir, scrupules, émerveillement se peignant tour à tour sur son visage.

J’ai dû me répéter la phrase plusieurs fois pour être sûre d’avoir bien compris.

— JB et toi ? Ma... mari et femme ? ai-je pourtant bredouillé, incrédule.

— Je sais, je sais, ça peut paraître un peu bizarre...

— Mais c’est l’accord parfait ! ai-je affirmé, en mettant toute la sincérité que je pouvais dans ma voix.

Ce n’était pas réellement ce que j’éprouvais. Mais Nikkie méritait bien la mine réjouie et le ton enjoué que je lui offrais.

A ce moment-là, c’était ça, la réalité. Le sang des blessés et la chair calcinée des vampires dans la lumière crue des torches des sauveteurs n’étaient plus qu’un mauvais rêve, une scène de film d’horreur dont je ressortais secouée et un peu dégoûtée.

— Je suis tellement contente pour toi, ai-je renchéri. Qu’est-ce que tu veux comme cadeau de mariage ?

— Ta bénédiction me suffira. L’avis est paru hier dans la presse, a-t-elle poursuivi, emportée par son enthousiasme débordant. Et le téléphone n’a pas arrêté de sonner depuis. Les gens sont si gentils !

Ma parole ! Elle croyait vraiment qu’il suffisait de balayer les mauvais souvenirs sous le tapis pour repartir à zéro ?

Mais peut-être que j’aurais dû essayer ça aussi. Oui, j’aurais dû faire de mon mieux pour effacer de ma mémoire cet instant fatidique, l’instant où, quand je m’étais retournée en entendant Quinn bouger derrière moi, je l’avais vu se diriger vers André en rampant. André, qui était étendu là, immobile, en état de choc. Quinn s’était alors dressé sur un coude et, de sa main libre, il avait empoigné le bout de bois pointu posé contre la jambe d’André. Il le lui avait planté en plein cœur. Et voilà, en un clin d’œil, l’existence séculaire d’André avait pris fin.

Et Quinn l’avait fait pour moi.

Comment ce moi-là pouvait-il être le même que celui qui était censé se réjouir parce que sa meilleure copine s’était mariée ? Comment pouvais-je être heureuse pour elle et, en même temps, me remémorer cette scène atroce, non pas avec horreur, mais avec un plaisir mauvais, un sentiment de pure jubilation ? Oui, j’avais souhaité la mort d’André, tout comme j’avais souhaité le bonheur de Nikkie, souhaité qu’elle trouve un jour quelqu’un qui voudrait vivre avec elle, quelqu’un qui ne se moquerait pas d’elle et de son terrible passé, quelqu’un qui serait capable de l’aimer et de la choyer. Or, JB saurait faire ça. Il n’était peut-être pas très doué pour les débats d’idées, mais Nikkie semblait s’être fait une raison à ce sujet.

En théorie, j’étais donc ravie pour mes deux amis. Pourtant, je ne parvenais pas à ressentir cette joie, cette foi en l’avenir qui aurait dû accompagner mes vœux. J’avais vu et éprouvé tant de choses abominables que, maintenant, j’avais l’impression que deux personnes différentes essayaient de vivre en moi.

Sans cesser de sourire et de hocher la tête, tandis que Nikkie continuait à me raconter sa vie et qu’Amélia me tapotait l’épaule ou le bras, je me suis dit : « Si tu te tiens à l’écart des vampires pendant un temps, si tu fais ta prière tous les soirs, si tu ne fréquentes plus que des humains et si tu laisses les Cess tranquilles, ça ira, tu verras, ça ira... »

J’ai enlacé Nikkie et je l’ai serrée jusqu’à ce qu’elle couine comme une petite souris.

— Et les parents de JB, qu’est-ce qu’ils en disent ? lui ai-je demandé. Et comment ça s’est décidé ? Vous avez eu une dispense de bans ?

Pendant que Nikkie me répondait en long, en large et en travers, j’ai fait un clin d’œil à Amélia, qui m’a retourné la politesse en se penchant pour prendre Bob dans ses bras. Comme j’approchais la main pour le caresser, il a tendu le cou pour venir frotter sa tête contre ma paume en ronronnant. Puis on est rentrées toutes les trois boire un bon café, avec le soleil qui nous réchauffait le dos et nos ombres qui nous précédaient dans la vieille maison familiale, la tanière de Sookie Stackhouse, votre serveuse préférée.

Et avec ça, vous prendrez ?

 

La conspiration
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